Tome 8 - La Disparition de Pigaste et Bractee

Personnages présents dans ce tome :

Émulgres

  • Lÿn (émulgre papillon)
  • Pigaste (émulgre papillon, c’est un personnage féminin)
  • Bractée (émulgre grenouille, personnage féminin)
  • Lili Wonderlake (émulgre papillon)
  • Virgia (émulgre papillon, perd un halo et devient Virginia elfe de jour)
  • Sève (émulgre chat, antagoniste, perd un halo et devient Rébecca elfe de jour)

Sorsasiens

  • Grand Empereur de Sorsasie, le Grand d’Or (ami de Lÿn)
  • Coralie de Sorsasie, fille du Grand Empereur
  • Khal Magnus (ennemi, perd son halo et devient Khäl Anque, hématope)

Sirénéens

  • Naïze Or (ennemi)
  • Thanéïse (ennemie)
  • Ariana (ennemie)

Kristale (comme des amazones, guerrières farouches)

Sétyne (médiane)

Céaska (médiane)

Lucyna (krystale)

Grisois (fourbes)

Arwal (fourbe)

Anexan

Louanne (elfe de jour)

Kelmarer (elfe de nuit)

Virgiane (elfe de jour, perd un halo et devient Virginia elfe de nuit)

Virginia (elfe de nuit, ennemie)

Sariel (ange de lumière)

Rébecca (elfe de jour, fourbe)

Hématope (comme des vampires)

Khâl Anque (ami de Naïze Or, ennemi)

 

Depuis les événements des Mémoires d’Anexan, le royaume d’Anexan semblait enfin respirer. Les conflits entre les peuples s’étaient apaisés. Les Sirénéens s’étaient retirés vers leurs eaux profondes. Les Sorsasiens reconstruisaient leurs cités de pierre d’or. Les Emulgres avaient repris leurs migrations entre les lacs célestes et les forêts suspendues. Mais cette paix n’était qu’une peau fragile sur une blessure encore ouverte. Car quelque chose d’invisible s’était mis à traverser le monde. Au début, personne ne s’en rendit compte. Ce n’était ni une guerre, ni une maladie, ni une magie ordinaire. C’étaient des absences.

Un artisan n’ouvrait pas sa boutique un matin. Une vieille médiane cessait d’apparaître au marché. Une enfant n’était plus assise sur le seuil de sa maison. Le plus terrible n’était pas leur disparition. Le plus terrible, c’était que personne ne semblait plus se souvenir d’eux. Il restait parfois une chaise vide, un vêtement oublié, une tasse encore chaude… mais plus aucun nom. Comme si le monde lui-même avait effacé leur passage.

Puis cela frappa Lÿn de plein fouet. Ses deux amies d’enfance, Pigaste et Bractée, disparurent en une seule nuit. Leurs lits étaient vides. Leurs objets restaient ; mais le monde entier les avait oubliées, sauf Lÿn. Et Brèche-Mue recommença à battre. Quelques jours après la disparition, alors que Lÿn s’obstinait à retrouver la trace de Pigaste et Bractée, un trouble plus discret secoua le camp des émulgres.

Sève, l’émulgre chat, observait Lÿn en silence depuis des jours. Personne ne savait qu’elle avait suivi Lÿn la nuit du lac. Personne n’avait vu qu’elle avait entendu la voix de Pigaste sortir du collier. Mais Sève comprit une chose : si des êtres pouvaient être retirés du monde, alors certains secrets pouvaient être arrachés au destin… et revendus. Poussée par sa jalousie ancienne envers Lÿn, elle s’empara en secret d’un fragment tombé de Brèche-Mue. Lorsque ses griffes touchèrent l’éclat, le fragment s’ouvrit comme une blessure. Une lumière noire traversa son corps. Sève hurla. Son halo se fendit au-dessus de sa tête comme un verre éclaté. Le cercle lumineux se détacha, brûla dans l’air, puis s’effondra en poussière. Son corps changea aussitôt. Ses oreilles félines disparurent. Ses ailes d’émulgre se déchirèrent. Sa peau devint pâle, presque nacrée. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, Sève n’existait plus. Elle était devenue Rébecca, une elfe de jour. Dans son regard était née une haine froide. Elle quitta le camp sans un mot.

Lÿn ne sut jamais que sa disparition coïncidait avec celle de Pigaste et Bractée. Sariel, l’ange de lumière, descendit au camp quelques nuits plus tard. C’est elle qui révéla l’existence du Jardin des Noms Perdus : un sanctuaire entre Anexan et les dimensions brisées, où les oubliés devenaient des statues de verre vivantes. C’est aussi elle qui annonça l’impensable : Pigaste et Bractée n’avaient pas été enlevées. Elles avaient été retirées du fil du monde. Lÿn décida de partir immédiatement. Elle emmena avec elle les émulgres Lili Wonderlake et Virgia, les médianes Sallène, Sétyne, Céaska, Lucyna mais aussi Coralie de Sorsasie ou son père le Grand d’Or.

Mais ils ignoraient qu’Arwal, le grisois fourbe, les suivait. Et qu’il avait déjà vendu leur route à Naïze Or. Pendant ce temps, à Sorsasie, le Grand d’Or subit une trahison. Khal Magnus, l’un de ses généraux les plus respectés, avait secrètement conclu un pacte avec Naïze Or. Il promit au sirénéen de livrer Coralie en échange du pouvoir des eaux profondes. Mais Coralie surprit une conversation et elle révéla tout à son père. Le Grand d’Or convoqua Khal Magnus devant le trône de pierre solaire. Lorsque le traître fut confronté, il nia, puis tenta de poignarder l’empereur avec une lame d’obsidienne liquide. Le Grand d’Or survécut. Mais au moment où Khal Magnus leva l’arme contre celui qu’il avait juré de servir, son halo se fissura. Chez les sorsasiens, trahir le souverain lié à son serment sacré détruisait l’anneau de lumière. Le halo de Khal Magnus éclata. Ses veines noircirent, ses yeux devinrent rouges, ses dents s’allongèrent. Il s’effondra, puis il se releva. Il n’était plus sorsasien. Il était devenu Khâl Anque, un hématope. Et il rejoignit aussitôt Naïze Or.

Lorsque le groupe de Lÿn atteignit les arches du sommeil menant au Jardin des Noms Perdus, ils furent attaqués. Les sirénéens surgirent des eaux suspendues : Naïze Or, Thanéïse, Ariana. Et avec eux, Khâl Anque. Le combat fut brutal. Les Médianes repoussèrent les Sirénéens, mais Naïze Or lança un chant ancien capable d’arracher les souvenirs. Virgia fut touchée de plein fouet. Elle vit alors, en une seconde, toutes les versions d’elle-même dans les mondes parallèles : celles où elle mourait, celles où elle trahissait, celles où elle n’avait jamais connu Lÿn. Son esprit céda. Son halo vibra au-dessus de sa tête. Puis il se brisa. Virgia tomba au sol dans une pluie d’étincelles blanches. Ses ailes disparurent. Ses cheveux prirent une teinte argent cendré. Quand elle se releva, elle murmura :

— Mon nom n’est plus Virgia…

Elle regarda Lÿn avec des yeux nouveaux.

— Je suis Virgiane.

Une elfe de jour venait de naître.

Ils atteignirent enfin le Jardin des Noms Perdus. Pigaste et Bractée y étaient prisonnières, figées en statues de verre vivantes. L’Archiviste du Vide apparut. Il révéla la dette temporelle. Dans toutes les autres réalités, Pigaste et Bractée avaient disparu enfants. Lÿn les avait sauvées sans le savoir. Et l’univers réclamait réparation.

L’Archiviste du vide imposa un choix : soit sauver Pigaste et Bractée en sacrifiant Coralie ; soit laisser Pigaste et Bractée disparaître. Lÿn refusa et elle offrit le souvenir du visage de sa mère. Les statues éclatèrent. Pigaste et Bractée revinrent, mais changées et privées d’un halo. Le retour aurait dû marquer la victoire. Mais sur le chemin vers Anexan, alors que tous dormaient dans les plaines de verre, Rébecca réapparut. L’ancienne Sève avait retrouvé Naïze Or. Elle s’approcha de Virgiane pendant la nuit. Et lui murmura une vérité qu’aucun autre ne connaissait :

— Tu n’étais pas censée survivre au chant de Naïze. C’est Lÿn qui t’a laissée derrière dans une autre réalité.

Ce mensonge était presque vrai. Et il suffit. Virgiane, déjà fragilisée par la perte de son premier halo, sentit sa confiance en Lÿn se fissurer. Le doute ouvrit une nouvelle fracture. Un second halo apparut brièvement autour d’elle, celui acquis après sa transformation. Puis il éclata à son tour. Cette fois, la lumière ne fut pas blanche, elle fut noire. Le ciel s’assombrit. Ses yeux devinrent violets, sa peau perdit toute chaleur. Quand elle se releva, elle n’était plus une elfe de jour. Elle était devenue Virginia, elfe de nuit. Et avant que Lÿn puisse l’atteindre, elle disparut avec Rébecca dans l’ombre des arbres de verre.

La nuit suivante, Pigaste et Bractée dormaient enfin dans la tente de Lÿn. Mais elles n’étaient plus vraiment celles qu’elle avait connues. Pigaste murmura des noms que personne n’avait jamais entendus. Bractée serrait ses draps en répétant :

— Elle nous appelle sous la sixième serrure…

Puis Pigaste ouvrit brusquement les yeux. Ses pupilles étaient entièrement blanches. Une voix étrangère parla à travers elle :

— Lÿn, ta mère…

Lÿn se figea. La voix continua :

— Elle garde la porte.

Puis Pigaste s’effondra.

Au sommet des falaises d’Anexan, Sariel contempla les six étoiles noires apparues dans le ciel.

Et pour la première fois depuis des siècle, l’ange de lumière eut peur.

 

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